Domaine de la Tour Brune (Loire, Anjou)
Emilie Tourrette Brunet
Vins naturels d'Anjou
Emilie Tourrette Brunet n'avait rien d'une future vigneronne : études d'histoire des relations internationales et d'archéologie, passages par l'édition littéraire, le milieu culturel, la recherche. Direction Paris, puis la Chine, où elle enseigne pendant sept ans à Canton. C'est là, loin de tout cep, que le vin s'impose à elle par un détour improbable : un bar à vins vivants de Hong Kong, La Cabane, où elle multiplie les rencontres et les dégustations, jusqu'à passer le WSET pour mettre des mots sur ce qu'elle découvre.
La grande ville finit par la lasser. Elle veut se rapprocher de la nature sans perdre le contact humain, un besoin qu'elle nourrit aussi en voyageant seule, au Tibet, en Mongolie. Avant même de quitter la Chine, elle fait ce qu'elle faisait étudiante : elle propose ses bras pour les vendanges. La démarche la mène jusqu'à Jacques Carroget, du domaine de la Paonnerie, qui lui ouvre les portes du métier et de la vinification nature. La rencontre est décisive : diplôme agricole en poche, elle achète ses premières vignes en 2017 : 75 ares en Anjou, certifiés bio dès l'acquisition.
Le domaine grandit avec elle : 2 hectares en 2020, 3,8 aujourd'hui. Elle travaille quasiment seule, sans machine, avec pour seul renfort sa famille. Nous sommes à Chaudefonds-sur-Layon, lieu-dit Longhomme, sur un terroir pour un quart de schiste et le reste d'altérites de schistes, au cœur de l'Anjou noir.
Les vignes, âgées de 40 à 80 ans, comptent des manquants qu'Emilie comble avec des arbres plutôt qu'avec de nouveaux pieds : érables, mûriers blancs, cormiers, fruitiers sauvages, figuiers, noisetiers. La majorité des parcelles affiche aujourd'hui une cinquantaine d'arbres et plantes aromatiques par hectare, plantés au milieu même des rangs, pour la plupart des rosacées. S'y ajoutent des poules, des canards coureurs indiens, des moutons qui pâturent l'hiver, et des abeilles dont elle récolte le miel. « Si je peux casser toujours davantage ce phénomène de monoculture, je fonce », résume-t-elle.
Chenin, cabernet franc, cabernet sauvignon, grolleau noir, pineau d'aunis, gamay : le domaine produit surtout des rouges sur schiste, quelques blancs, et des pétillants rouge et rosé. L'enherbement est total, les interventions réduites au strict nécessaire : quelques traitements de soufre et de cuivre en pleine saison, appliqués à dos plutôt qu'au tracteur. À la cave, même logique : aucune mécanisation, à l'exception d'un vieux pressoir vertical manuel hydraulique. Fermentations lentes, mises en bouteilles manuelles, aucun intrant.
Le domaine compte une dizaine de cuvées, pour l'essentiel parcellaires et monocépages, élevées 8 à 12 mois. Les assemblages prennent plus de temps, dans des contenants qui varient selon les parcelles : grès, cuves fibre, inox, barriques, dames-jeannes. Quatre d'entre elles (Corail, Maia, Zetian, Dahlia) sont déjà labellisées Vin Méthode Nature ; les autres le seront à l'issue de leur conversion. « Mon engagement à ce label est totalement politique », précise Emilie, qui revendique des vins fidèles à ses valeurs.
Elle résume sa vision en une phrase : « Le vin rassemble, il permet le partage, l'échange et le débat. » Vous la retrouverez dans des vins sensibles, francs, presque poétiques où se lit, vendange après vendange, cette manière bien à elle de prendre son temps.